Se libérer de la virilité toxique

On entend et on lit beaucoup de choses sur la « virilité toxique », accusée à tort ou à raison d’à peu près tous les maux sexistes constatés dans notre société. Pour un homme, l’idée est d’autant plus blessante que le concept est mal défini ou mal compris : on peut avoir l’impression qu’il s’agit de désigner des boucs émissaires, alors qu’il n’en est rien.

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Qu’est-ce que c’est ?

Parler de virilité toxique, ce n’est évidemment pas comparer les hommes à un poison. L’expression française est plus claire sur ce point que son équivalent anglo-saxon, « toxic masculinity » : il ne s’agit pas de critiquer le genre masculin mais plutôt la virilité, sous deux aspects.

  • Les éléments nuisibles de la virilité

La virilité est un ensemble d’attitudes et de caractéristiques attribuées aux hommes. Certaines d’entre elles se révèlent hélas nuisibles, que ce soit pour l’individu qui les adopte ou pour son entourage. Par exemple, l’injonction à intérioriser ses problèmes et à les gérer seul (explorée à l’écran par le documentaire « The Mask You Live In ») explique sans doute en partie que quinze à vingt hommes se suicident chaque jour en France (75% des victimes). Il n’est pas très difficile non plus de voir dans la valorisation de la violence physique la cause de la surreprésentation des hommes parmi les coupables (95%) et victimes (80%) d’homicides au niveau mondial.

Dénoncer ces composantes toxiques de la virilité est donc parfaitement justifié et ne constitue en rien une attaque contre les hommes.

  • Le caractère impératif de la virilité

Ces attitudes et ces caractéristiques viriles ne sont pas en self-service : toute personne de genre masculin subit de multiples pressions en provenance de sources variées pour les adopter en bloc. Qu’elles soient positives ou négatives devient ici secondaire, le problème est l’existence même de cet idéal viril qui prétend imposer une seule manière d’être et d’agir à chaque homme. Le genre, assigné ou choisi, ne doit pas être un ensemble d’obligations.

Remettre la virilité toxique en cause est donc aussi une attaque contre cet étroit cadre prescriptif. C’est, pour les hommes, une invitation à s’émanciper.

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Pourquoi renoncer aux bons côtés de la virilité ?

Se débarrasser de ses composantes toxiques est évidemment une perspective intéressante, mais les conservateurs rétorqueront que le jeu n’en vaut pas la chandelle : la force, le courage, le dévouement, l’indépendance, l’esprit de sacrifice, l’ambition sont des valeurs traditionnellement masculines et positives en doses raisonnables. Rejeter la virilité, n’est-ce pas pousser les hommes à les abandonner et au final, faire le jeu des vilaines féminazies qui veulent émasculer les hommes et instaurer le matriarcat ?

Heureusement, rejeter les injonctions virilistes ne revient pas à refuser tout ce qui est viril. Il s’agit simplement, dans la vie de tous les jours ou dans une situation particulière, de faire les choix qui nous paraissent les meilleurs et pas ceux qu’un « vrai homme » est censé faire, même s’ils se recouperont parfois. Cet état d’esprit a d’ailleurs fait l’objet d’une citation détournée en anglais : « A real man doesn’t care what a real man is or does, because what’s important to him isn’t being a real man, but rather being himself. »

C’est-à-dire littéralement : un vrai homme se moque de savoir ce qu’un vrai homme est ou fait, parce qu’il ne cherche pas à être un vrai homme mais plutôt à être lui-même. D’une certaine manière, la virilité poussée à l’extrême est donc paradoxalement le rejet d’elle-même.

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Et les enfants, alors ?

C’était un des arguments de la Manif pour Tous : « touchez pas à nos stéréotypes de genre ! » Certains considèrent en effet la virilité (et la féminité) comme des modèles nécessaires au bon développement des enfants et à l’équilibre des hommes et des femmes adultes. Cette différenciation sexuelle est pourtant difficilement justifiable : si une caractéristique donnée est positive, on ne devrait pas l’encourager spécifiquement chez les garçons ou chez les filles, mais chez tous les enfants ; de la même manière, une caractéristique négative ne devrait pas être imposée sous prétexte qu’elle est virile ou féminine. L’éducation mérite des modèles débarrassés d’un sexisme superflu.

On pourrait rétorquer que personne n’a choisi arbitrairement ces modèles, que la virilité et la féminité se sont tout simplement construites en fonction des attitudes majoritairement adoptées par les membres des deux sexes et qu’il serait vain d’aller contre la nature. Ce serait toutefois confondre description et prescription : il existe un certain nombre de clichés, justifiés ou non, qui n’ont aucune force contraignante. On dit que les Allemands sont ponctuels, les Anglais polis, les Canadiens prompts à s’excuser… Ces stéréotypes reposent sur des pratiques supposément majoritaires mais n’entraînent aucune obligation. Il y a donc bien quelque chose de spécifique à la virilité à cet égard, qui ne se limite pas à l’imitation d’un comportement mais prétend imposer un modèle donné.

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Sortir de la prison virile

Refuser les injonctions virilistes revient ainsi à faire un geste pour soi-même et pour son entourage. Cela peut être long, difficile et contre-intuitif : les pressions ne sont pas toujours explicites et violentes, elles peuvent être invisibles et insidieuses. Certains comportements qu’on se force à adopter pendant des années finissent par apparaître naturels, comme par exemple l’incapacité de pleurer, avec les risques psychologiques que cela suppose.

La première étape (et le plus gros du travail) est donc l’introspection. Quelles attitudes feint-on pour « être un homme » ? Que s’empêche-t-on de faire parce que ce n’est pas ce qu’un « vrai homme » ferait ? Répondre à ces questions, c’est déjà commencer sa déconstruction, qu’on ferait mieux d’appeler reconstruction : il s’agit après tout de choisir ses propres fondations.

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